Office fédéral de météorologie et de climatologie MétéoSuisse

Actualités météorologiques

28 mars 2006, Dean Adrian Gill - Christophe Salamin

 

Fortes chutes de neige de début mars : étude de cas

 

Contexte météorologique

Au sol, le 2 mars à 12 heures un couloir dépressionnaire s'étirait du sud-ouest de l'Irlande à la Russie. Il était composé de trois centres, l'un juste au sud-ouest de l'Irlande nommé Xandra, un autre logé sur le Danemark et le troisième sur l'ouest de la Russie. Sur son flanc sud, un courant d'ouest s'organisait du proche Atlantique à l'Europe centrale. Au nord du couloir dépressionnaire, un anticyclone bien marqué était positionné sur le Groenland ce qui provoquait un courant du nord-est entre ces deux centres d'action.
Malgré le courant d'ouest, les températures sur l'Europe occidentales n'étaient pas très élevées, comprises entre 0 et 3 degrés. Toutefois, un système frontal se présentait sur le Golfe de Gascogne avec un front chaud sur le point d'aborder les côtes françaises, le point triple se situant juste au large de la Bretagne.
En altitude, le courant était fort et orienté à l'ouest-nord-ouest mais avait la particularité d'avoir une position très méridionale. A 500hPa, les vents les plus forts, compris entre 65 et 70kt, étaient repérables sur un axe sud Bretagne - Provence. Plus haut, au niveau du jet, nous retrouvions cette configuration avec des vents dépassant largement les 100kt.
Fait intéressant, l'anticyclone groenlandais restait bien visible sur les cartes d'altitude et le courant de nord-nord-est qu'il générait venait se brancher sur le courant zonal à l'ouest de l'Irlande en formant un talweg.
Au cours de la journée de vendredi, le front chaud traversa l'ensemble du nord des Alpes. Il fut suivit par un front froid actif dans la nuit du 3 au 4 mars. Au cours de cette même nuit, un autre front froid en provenance du nord aborda l'extrême nord de la Suisse mais son déplacement vers le sud fut fortement contrarié par le puissant flux d'ouest qui régnait sur la France, la Suisse et l'Autriche. De ce fait, ce front se mit à onduler en se décalant vers le sud de manière imperceptible.
Dans la journée de samedi, le courant d'ouest subit la pression croissante du flux venant du nord et commença à basculer au sud-ouest tout en poursuivant son long décalage vers le sud. L'air froid pénétra peu à peu sur les zones les plus au nord de la Suisse, de l'Ajoie au lac de Constance. L'arrivée de l'air froid se traduisit par une rotation des vents au nord et d'une chute des températures de 8 à 10 degrés. Très vite la neige se substitua à la pluie sur ces régions. Ensuite, elle progressa lentement vers le sud, presque à pas d'homme.
En fin de journée de samedi, l'air froid se situait au nord d'une ligne Bienne - Lucerne - Coire.
Le constant apport d'air doux du sud-ouest d'une part et d'air froid venant du nord d'autre part comprimait de plus en plus les isothermes au-dessus de nos régions, rendant le contraste thermique vraiment saisissant.

 

Analyse à 300hPa du modèle européen

 

Jet au-dessus de la Suisse le 3 mars 06

Sur cette analyse du modèle européen, le jet est clairement visible au-dessus de la Suisse le 3 mars 06.

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Cartes au sol des 2 au 4 mars 06

 

Carte au sol du 4 mars 06

La carte du 4.3 12Z montre clairement le courant d'ouest basculer au sud-ouest en raison de la poussée de la descente froide venant du grand nord.

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Carte du niveau 500 hPa du 2 au 5 mars 06

 

Carte d'altitude du 2 mars 05

Carte d'altitude du 2 mars 05

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Carte d'altitude du 3 mars 05

Carte d'altitude du 3 mars 05

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Carte d'altitude du 4 mars 05

Carte d'altitude du 4 mars 05

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Carte d'altitude du 5 mars 06

Carte d'altitude du 5 mars 06

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Sur ces cartes d'altitude nous assistons au basculement progressif du talweg.

 

Chronologie des événements

Dans la nuit du 2 au 3 mars, le front chaud aborda l'ouest du pays. Les précipitations débutèrent sous forme de neige jusqu'en plaine. Avec la pénétration de l'air doux, la limite pluie-neige remonta vers 1000 mètres à partir de l'ouest. En plaine, la pluie se substitua à la neige vers 2 heures du matin à Genève, 6 heures à Bâle, 7 heures à Neuchâtel et vers 9 heures à Zurich. A Sion, la neige se maintint jusqu'en plaine pour toute la journée, déposant une couche de 25 cm. Sur le Plateau, les hauteurs de neige suivantes furent mesurées au matin du 3 mars : 2 cm à Payerne, 4 cm à Neuchâtel, 7 cm à Bienne, 12 cm à Wynau/BE et 8 cm à Kloten. A Genève, les 1 à 2 cm tombés avaient déjà fondu avant la mesure de 0530Z.
Quant aux vents, après un premier pic dans la nuit du 2 au 3 mars (152 km/h au Moléson, 176 km/h au Jungfraujoch), ils se renforcèrent à nouveau dans l'après-midi du 3, pour atteindre un maximum dans la nuit du 3 au 4 mars au passage d'un front froid inséré dans le flux d'ouest. Des rafales à 83 km/h à Genève, 85 km/h à St-Prex, 89 km/h à Oron, 165 km/h au glacier des Diablerets et 115 km/h au-dessus d'Evian (F) sur la rive sud du Léman furent mesurées.
L'air « frais » à l'arrière de ce front ne provoqua qu'une baisse légère et temporaire des températures. Par contre, le passage de ce front contribua à balayer le lac d'air froid présent en Valais, et fit remonter la limite des chutes de neige vers 1200 mètres en Valais central.
Avec des vents tournant de plus en plus au sud-ouest à l'avant d'un nouveau centre dépressionnaire baptisé Yuna, de l'air à nouveau plus doux afflua vers l'ouest de la Suisse dans la matinée du 4 mars, si bien que la limite des chutes de neige poursuivit sa hausse pour atteindre par endroits 1800 mètres. Toutefois, en deuxième partie de nuit du 3 au 4 mars, une autre masse d'air froid s'était déjà présentée sur l'extrême nord de la Suisse et entamait une lente invasion du Plateau alémanique ainsi que du pied nord du Jura. Dans cet air froid, les températures étaient proches du zéro degré en plaine et les vents orientés de secteur nord relativement faibles.
Samedi en mi-journée, le nord des Alpes était coupé en deux, avec d'abondantes chutes de neige et de faibles vents du nord-est au nord d'une ligne Bienne - Vaduz alors que le temps était pluvieux, venteux et doux au sud de cette ligne. En fin de journée de samedi, l'air froid continua sa lente progression vers le sud en contournant le Jura par ses deux extrémités. En effet, en milieu de soirée, la ville de Lyon fut envahie par l'air froid avec une température chutant de 13 à 4 degrés en une heure alors que Genève bénéficia encore d'une température de 8 à 9 degrés jusqu'à minuit ! Avec l'établissement de la bise, l'air froid fit irruption sur le bout du lac en provoquant une chute de température de dix degrés.
Enfin, l'air froid n'atteignit le Valais central que dans la matinée de dimanche en remontant la vallée du Rhône sous la forme d'un fort vent de vallée.

 

Analyse aLMo du champ de vents à 10m/sol pour le 4.3 12Z

 

Carte des vents à 10 m

L'analyse d'aLMo montre une convergence de vents de nord-est et de sud-ouest sur une ligne allant du nord de la Corogne à l'Autriche en passant par Suisse. Cette analyse révèle aussi la présence d'un flux de sud-sud-ouest remontant la vallée du Rhône française en direction de la Suisse.

Analyse aLMo des champs de vents et températures à 1000 mètres/mer au 4.3 12Z

 

Vent à 1000 m

Les vents à 1000 mètres véhiculaient vers la Suisse de l'air chaud venant du golfe du Lion, clairement visible sur cet image au-dessus du Gros-de-Vaud, du Bassin lémanique, des Préalpes et du sud de l'arc jurassien. L'air froid recouvrant les autres régions est illustré en vert.

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Températures mesurées le 04.03.2006 15Z (source : www.wetterzentrale.de)

 

Températures en Europe

Le contraste thermique affiché sur cette carte de l'Europe est digne des plaines d'Amérique du nord ! Il fait 15°C à Clermont alors que la température ne dépasse pas 0°C un peu plus au nord. Sur la moitié sud de la France, les températures sont printanières avec même 19°C au pied des Pyrénées.

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Températures mesurées en Suisse le 4.3 14Z (15h00 locale)

 

Limite du front en Suisse le 4 mars 06

Nous pouvons apprécier le contraste thermique entre le sud-ouest de la Suisse dans de l'air doux et le nord-est du pays sous l'emprise de l'air froid.

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Evolution de la température pour certaines stations de Suisse romande

 

Evolution des températures à Genève et Neuchâtel

L'effondrement des températures au passage du front froid est impressionnant. A noter également la lenteur de progression de l'air froid. Alors qu'il a atteint l'Ajoie (Fahy) le 4 mars en matinée déjà, il n'atteint Neuchâtel que vers 17h30, et Genève vers 23h00.

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Neige fraîche mesurée au matin du 5 mars 2006

 

Pour la Suisse romande, c'est le nord de la région qui fut le plus touché par les chutes de neige. Le canton du Jura fut ainsi enseveli par 40 à 60 cm de neige. Plus au sud, la couche était moins importante mais atteignait tout de même 30 cm à Bienne ainsi que dans la région Fribourgeoise, 18 cm à Neuchâtel et seulement 5 cm à Genève.
Les Alpes et les Préalpes furent également copieusement servies au-dessus de 1500 à 1800 mètres avec 70 à 100 cm dans le Bas-Valais, 60 à 90 cm dans le Haut-Valais, 50 à 80 cm dans les Alpes bernoises, 20 à 50 cm dans les valaisannes.
En plaine, ce fut le Plateau alémanique et la région de Bâle à Schaffhouse qui furent les plus touchés avec un cumul de 40 à 65 cm de neige.

 

Evolution des précipitations dans le Jura

Evolution des précipitations dans le Jura

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Neige totale mesurée au matin du 5 mars

 

Cumul de neige fraîche sur trois jours

 

Cumul de précipitations du 3.3.2006 00Z au 5.3.2006 12Z

 

Rafales maximales en km/h mesurées entre le 2.3.2006 20Z et le 4.3.2006 17Z

Le contexte très dynamique dans lequel prirent place ces événements associa étroitement le vent aux précipitations. Les vents de basse altitude (inférieure à 1000 m.) se produisirent essentiellement dans l'air chaud et concernèrent de ce fait le nord du Plateau et l'Ajoie les 2 et 3 mars. Dès le 4 mars en matinée, ces régions furent englobées dans la masse d'air froid et le vent se calma fortement. En revanche, dans le sud de la Romandie, l'afflux d'air chaud se maintint sous la forme d'un fort vent de sud-ouest jusqu'au 4 mars en fin de journée. A la limite entre les deux masses d'air, l'air chaud se superposait à l'air froid, et de fortes rafales soufflaient encore vers 1500 m alors que le vent était faible en plaine.

 

Evolution des rafales maximales entre le 3 et le 5 mars 06

 

Rafales maximales mesurées dans le Jura

Rafales maximales mesurées dans le Jura

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Rafales maximales mesurées sur le Plateau

Rafales maximales mesurées sur le Plateau

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Rafales maximales mesurées dans les Préalpes

Rafales maximales mesurées dans les Préalpes

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Rafales maximales mesurées en Valais

Rafales maximales mesurées en Valais

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Conséquences de ces intempéries

Le bilan humain de la tempête Xandra est lourd avec une personne tuée à Fribourg à la suite de l'effondrement d'un échafaudage, ainsi qu'une autre personne décédée dans le canton de Berne. Quelques blessés graves sont aussi à déplorer.
Sur le front de la neige, contrairement aux importantes chutes de poudreuse qui affectèrent le bassin lémanique et le Chablais en février 1985, celles des 4 et 5 mars 2006 furent lourdes et collantes. Les dégâts matériels furent donc nettement plus importants. On ne comptait plus les routes coupées par des chutes d'arbres ainsi que les toits effondrés ou menaçant de le faire. De manière générale, la situation fut chaotique sur tout le réseau routier ainsi que sur les aéroports de Zurich et Bâle. Sur l'autoroute A1 la présence de naufragés de la route nécessita la mise à disposition d'abris de la protection civile.
En montagne, le danger d'avalanche devint maximal avec de nombreuses coulées de neige. Un certain nombre de routes d'accès aux stations furent fermées, bloquant de nombreux touristes.
A Genève, selon les autorités « Les forts vents combinés aux précipitations ont provoqué deux glissements de terrains consécutifs à l'arrachement de grands arbres, situés en pente, dans la région de Versoix. »
Enfin, suite au redoux intervenu le 4 mars, la fonte de la neige associée aux pluies provoqua plusieurs inondations locales.

 

Evalutation de la période de retour d'un tel événement

Les 54 et 49 cm de neige tombés en 24 heures à Zurich et Bâle représentent une valeur record pour ces deux stations. En effet, jusqu'à présent, la valeur la plus élevée pour Zurich était de 36 cm pour la période 1931 - 2004.
A St-Gall également, les 60 cm en 24 heures battent le record du 4 février 1941.
Pour la Suisse romande, la station de Delémont enregistra 40 cm de neige en 24 heures, valeur la plus élevée depuis l'ouverture de cette station en 1961.

 

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